Architecture : au-delà de l’esthétique, le virage radical

On a longtemps cru que l’architecture se résumait à l’esthétique, à la forme pure. Mais les choses changent — enfin, en réalité, ça fait un moment que ça travaille en sous-main. À l’École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille, Vincent Ducatez me montre des archives fascinantes. « On a probablement la meilleure bibliothèque sur l’architecture solaire du pays », lance-t-il, un brin nostalgique. C’est un héritage qui remonte aux années 1970, une époque où certains creusaient déjà le sillon de l’écologie sans faire de bruit.
L’architecture solaire, c’est utiliser la lumière et la chaleur du soleil pour alléger l’empreinte d’un édifice. Finalement, on n’est pas si loin des préoccupations actuelles, même si le contexte est devenu autrement plus pressant. D’ailleurs, dans les couloirs, ça sent le café froid et le carton plume découpé, cette odeur typique des ateliers où l’on refait le monde.
« Être architecte, c’est un socle, mais surtout une dynamique », insiste l’enseignant. Les étudiants d’aujourd’hui construiront pour les décennies à venir, et leurs ouvrages survivront probablement à leur propre pratique. C’est un métier de projection. On ne peut plus juste « faire du beau ». Enfin, si, bien sûr, mais plus à n’importe quel prix. Il faut désormais penser tout le cycle de vie : d’où vient le bois, comment on transporte le béton — ou plutôt, comment on évite de l’utiliser — et comment tout cela finira, peut-être, en démantèlement dans un futur lointain. C’est presque vertigineux quand on y pense, cette responsabilité de l’après.
Les étudiants apprennent très tôt à jongler avec des logiciels de calcul d’empreinte carbone. Le réemploi et la sobriété énergétique sont devenus des réflexes, alors que la rénovation, autrefois cantonnée aux bâtiments dits « remarquables », s’impose dès le troisième semestre. Les maquettes changent, le discours évolue, et les réglementations deviennent si denses qu’elles en donnent parfois le tournis.
Il y a aussi toutes ces autres transitions qui s’entremêlent. Vincent Ducatez se souvient de l’époque où tout se dessinait à la main, avant que le numérique ne vienne tout bousculer. Et maintenant l’IA qui arrive, alors que la sociologie même des écoles a basculé : fini le temps où le milieu était trusté par une caste de fils d’architectes. Aujourd’hui, les femmes représentent 67 % des effectifs. C’est une autre transition, peut-être plus profonde encore que celle des matériaux.
Au fond, le défi reste entier pour la suite de la carrière. Comment former en continu des professionnels déjà surchargés ? Il faut réinventer la transmission, proposer des outils qui tiennent la route face aux crises. Parce que, même si on les forme à prévoir l’avenir, celui-ci a cette fâcheuse tendance à nous jouer des tours — ou peut-être est-ce nous qui finissons toujours par avoir un train de retard. Une chose est sûre, la profession n’est plus à une révolution près.