Violence conjugale : le bracelet antirapprochement détourné pour traquer

bracelet antirapprochement – Au Québec, des bracelets antirapprochements censés protéger des victimes de violence conjugale sont instrumentalisés pour les traquer, selon des dossiers et des témoignages.
Le bracelet antirapprochement devait rompre le cycle de contrôle. Dans certains dossiers, il devient au contraire un outil de traque.
Sarah* a longtemps cru que la justice. en imposant à son ex un bracelet antirapprochement. mettait une limite claire à ce qui suivrait.. « Ce sont des gars déterminés, débrouillards, qui croient que rien n’est à leur épreuve », résume-t-elle.. Pendant que l’appareil est présenté comme une barrière technique. son ex l’utilise comme un mécanisme de localisation et de pression. au point de transformer la “liberté supervisée” en menace continue.
Après sa libération, l’homme a parcouru la région en voiture, cherchant où elle pouvait se trouver.. Le moment où l’alarme a sonné a agi comme une alerte brutale. et non comme une surprise : Sarah s’attendait à une nouvelle tentative. « sa façon de me rappeler qu’il ne me lâcherait pas ».. Quand les policiers l’ont contactée en pleine nuit. elle ne décrit pas seulement l’angoisse d’être retrouvée.. Elle parle surtout du sentiment d’être surveillée en permanence, même loin de chez elle.
Pour assurer sa sécurité. Sarah et ses enfants ont dû déménager et. au-delà du déplacement. opter pour un changement d’identité.. « On doit effacer notre existence.. Il est toujours à ma recherche ». dit-elle. décrivant un ex qui continue de se promener avec le bracelet. en tentant de “déduire” où elle se cache.. Dans son récit. le bracelet n’apparaît plus comme une protection ; il devient une précision supplémentaire pour l’obsession de contrôle.
Ce cas illustre un enjeu plus large : au Québec. depuis l’implantation du dispositif en 2022. plusieurs signalements concernent des comportements où le bracelet est détourné pour retracer et harceler une ex-conjointe. ou pour continuer à exercer une emprise.. Les chiffres rapportés dressent un tableau qui dépasse l’incident isolé : environ 550 bracelets seraient en circulation à l’heure actuelle. avec 1762 bracelets imposés depuis 2022. et près de 5500 interventions policières liées à différents types d’alarmes.
Le cœur du problème, d’après des intervenants, n’est pas uniquement la technologie.. Les dispositifs peuvent déclencher une alerte. mais la réponse qui suit—quand une condition est brisée. comment le dossier est évalué et à quel rythme—détermine si la victime sera réellement protégée.. Dans la pratique. des victimes se retrouvent alors à porter une responsabilité qu’elles n’ont pas à assumer : Sabrina Lemeltier. directrice générale de la maison d’hébergement La Dauphinelle. estime que ce sont les femmes qui se retrouvent en prison de manière indirecte. car elles doivent gérer les conséquences de lenteurs et d’enjeux de suivi.
Son analyse est nuancée : elle ne rejette pas le bracelet “à proprement parler”.. Le dispositif est “important” parce qu’il traduit un danger réel.. Mais elle déplore le chaînon suivant : quand ça sonne. un signalement est transmis. un procureur saisit le dossier. l’évalue. puis décide s’il s’agit d’un bris de condition.. Pour les maisons d’hébergement. cette séquence peut être trop lente face à des menaces qui. elles. ne s’arrêtent pas.
D’autres explications complètent le tableau.. Des cas montrent comment certains hommes violents parviennent à utiliser l’alerte à leur avantage : non pas en “perdant le contrôle”. mais en exploitant le temps. l’information et la routine du système.. Selon Simon Lapierre. professeur et chercheur. il serait illusoire de réduire ces comportements à la folie ou à l’incompréhension : “tout ça lui prend du temps et de l’énergie”. ce qui suggère une stratégie.. Dans cette lecture, le bracelet devient un outil de calcul—pour documenter, retracer, et maintenir la pression.
Cette stratégie se voit aussi dans les trajectoires judiciaires.. Un dossier médiatisé à l’automne dernier concerne notamment Andrew Sakhrani : après une première libération. il a fait sonner l’alarme de son bracelet à 93 reprises en moins de 10 semaines. avant d’être condamné à 44 mois d’incarcération un an et demi plus tard pour ne pas avoir respecté ses conditions.. Le cas est marquant parce qu’il rappelle une vérité brutale : l’alarme ne suffit pas si la réponse ne suit pas au même rythme. et si le système ne protège pas plus vite qu’il ne permet la récidive.
D’un point de vue opérationnel. le gouvernement rappelle que. dans une vaste majorité de cas. les porteurs corrigent la situation après un appel de la centrale de surveillance. sans nécessité d’intervention policière.. L’argument est clair : la plupart des alertes se résout “conformément”.. Mais l’existence de dossiers comme ceux rapportés met en tension deux réalités qui ne se neutralisent pas.. Oui, le bracelet peut être dissuasif.. Mais non. il ne peut pas garantir à lui seul la sécurité si le suivi—judiciaire et administratif—n’est pas calibré à la hauteur du risque.
Au fond. la question dépasse le bracelet : elle touche à la façon dont la société traite la violence conjugale quand la dangerosité est documentée et répétée.. Les intervenants insistent sur un principe de retenue en matière de mise en liberté. mais affirment qu’il ne doit pas primer lorsque le risque pour la victime s’annonce majeur.. Et si des comportements d’instrumentalisation ont été observés ailleurs. la conséquence locale est concrète : les victimes doivent souvent se réorganiser. déménager. parfois “effacer” leur vie pour tenter de reprendre une forme de sécurité.
Dans les prochains mois. les décideurs devront donc regarder au-delà de la performance technique du dispositif et se concentrer sur la vitesse et l’efficacité du traitement des manquements.. Car lorsqu’un outil censé protéger est transformé en instrument de traque. l’impact n’est plus seulement juridique : il est humain. quotidien. et parfois irréversible.