Tchernobyl à 40 ans : la menace toujours là, sous le sarcophage

Tchernobyl 40 – Quarante ans après l’explosion du réacteur 4, la zone d’exclusion reste dangereuse. Entre démantèlement, pillages et guerre, les équipes vivent sous une menace permanente.
Près de la silhouette massive du réacteur de Tchernobyl, les jours ne ressemblent plus à ceux d’avant, même quand le décor donne l’impression d’avoir été figé.
C’est dans cette tension que se lit la réalité des 40 ans écoulés depuis la nuit du 26 avril 1986. quand le réacteur numéro 4 a explosé et projeté des particules radioactives dans l’atmosphère.. Sur une route de la zone d’exclusion. le bruit d’un compteur Geiger qui s’affole suffit à rappeler que la catastrophe ne s’est pas “terminée” avec le temps : elle s’est transformée en surveillance constante.. Pour beaucoup. Tchernobyl n’est pas seulement un souvenir historique. c’est une présence qui impose ses règles à ceux qui travaillent sur place.
Le sarcophage n’a pas effacé le risque
Aujourd’hui, le réacteur 4 reste enfermé sous un deuxième sarcophage, achevé en 2019.. Conçu pour confiner le site pendant un siècle. ce dispositif est le cœur visible d’une logique plus large : empêcher la dispersion. réduire l’exposition. et maintenir la sécurité technique malgré l’usure du temps et les aléas du présent.. Le dernier réacteur de la centrale a cessé de fonctionner en 2000. mais la zone continue de nécessiter du personnel pour superviser le démantèlement et entretenir des installations pensées pour durer.
Sur le bas-côté, des symboles radioactifs jaunes parsèment la route.. Le sol. lui. conserve des traces de contamination : la dangerosité n’est pas uniforme. mais elle existe. et elle se manifeste à chaque contrôle.. L’image des employés passant des tourniquets de mesure rappelle une routine administrative qui ressemble à un rituel de prévention.. Et derrière cette routine. il y a une réalité humaine : la mesure n’est pas abstraite. elle influence les déplacements. les horaires. les gestes.
Les causes de l’accident font toujours débat. mais un point revient dans les analyses : l’événement a aussi révélé des failles systémiques.. Misryoum rapporte ici un angle qui dépasse le seul “pourquoi technique” : le récit de Tchernobyl renvoie à un choix collectif de prioriser la production et le secret plutôt que la sécurité. avec des défauts de conception déjà connus.. Dans ce contexte. le mot “catastrophe” ne désigne pas seulement l’explosion du réacteur ; il décrit la manière dont un système peut laisser le risque grandir jusqu’au point de rupture.
Liquidateurs d’hier, équipes d’aujourd’hui
Dès les premières semaines après l’accident. environ 600 000 soldats. pompiers et ouvriers ont été dépêchés comme liquidateurs pour contenir la catastrophe.. Beaucoup sont arrivés sans équipements adaptés. et ce contraste a marqué durablement la mémoire de ceux qui l’ont vécu.. Volodymyr Verbytskyi. originaire de Pripyat. se souvient d’un travail en continu : on se lève. on travaille toute la journée. on revient tard. puis on recommence.
La logique de l’urgence n’a pas disparu avec les années ; elle a changé de forme.. Aujourd’hui, les équipes surveillent, maintiennent, analysent.. Un chef de quart. Volodymyr Falshovnyk. décrit un quotidien sous tension. avec des sirènes qui retentissent régulièrement et des drones qui passent au-dessus du site.. Ce n’est pas une menace lointaine : c’est une donnée du travail. un paramètre qui s’ajoute à la radioactivité.
Ce qui rend la comparaison entre 1986 et aujourd’hui particulièrement lourde, c’est que la dangerosité se superpose.. En février 2025. un drone a frappé l’arche de confinement. selon les témoignages recueillis : personne ne peut dire ce qui viendra ensuite.. Dans un site conçu pour confiner le pire, le pire peut revenir avec d’autres moyens.. Et ce retour. il faut le gérer sans “pause”. avec la même discipline qu’exige la science. mais dans un cadre politique et militaire instable.
La guerre complique le démantèlement
Les conséquences de la guerre ne s’expriment pas seulement par le bruit et la peur.. Elles se traduisent aussi par des pertes matérielles et des ruptures d’organisation.. Kyrylo Akinin. employé d’un laboratoire chargé de mesurer la contamination radioactive. évoque un pillage méthodique mené par les forces de Moscou : du matériel scientifique emporté. des échantillons destinés à mesurer les niveaux de radioactivité. des disques durs et des documents techniques. mais aussi des véhicules et des ordinateurs.
Cette dimension est décisive : le démantèlement et la surveillance reposent sur des données et sur des capacités techniques précises.. Quand des outils et des informations disparaissent. le travail ne s’interrompt pas forcément. mais il devient plus compliqué. plus lent. plus dépendant d’efforts supplémentaires.. Misryoum souligne ici une conséquence souvent sous-estimée : dans un contexte de radiation. la logistique est aussi une forme de protection.
À cela s’ajoutent des coupures d’électricité causées par les bombardements et l’arrêt de certaines coopérations internationales. notamment avec le Japon. évoqués dans le récit.. Et surtout, la possibilité d’un retour des troupes russes continue de peser sur le personnel.. La menace constante dont parlent les équipes transforme la gestion d’un risque industriel en gestion d’un risque permanent.
Pripyat : la mémoire d’une évacuation si rapide
Pripyat, la ville abandonnée, donne un contraste frappant. Sur la place centrale, des voitures rongées par la rouille et les herbes n’attendent plus personne. En 1986, l’évacuation a été décidée et réalisée en moins de 36 heures pour environ 50 000 habitants. Depuis, personne n’y est jamais revenu.
Là-bas. les affiches de propagande soviétique et les silhouettes de Lénine semblent surgir comme des fantômes d’un autre monde.. Pour Volodymyr Verbytskyi. la mémoire n’est pas seulement sombre : il se souvient aussi de la jeunesse. des mosaïques qu’il a aidé à poser. d’un premier verre. de soirées d’été au bord de la rivière. des bateaux qui partaient parfois jusqu’à Odessa.. Cette coexistence entre souvenirs ordinaires et réalité radioactive rend l’histoire plus difficile à réduire à un simple “accident”.
Les récits posent aussi une question d’horizon.. “Il faudra encore 300 ans avant que la zone redevienne habitable”, confie Volodymyr Verbytskyi.. Ce chiffre n’est pas un détail : il dit l’ampleur du temps long. et il explique pourquoi l’anniversaire de 40 ans n’est jamais seulement commémoratif.. Chaque 26 avril devient une épreuve, parce qu’il ramène à ceux qui ne sont plus là.
Une anniversaire qui ne s’éteint pas
Mykola Yevsiienko. ingénieur. raconte que chaque anniversaire lui fait revenir les gestes du début : le chef appelé à 5 h du matin. la réponse énigmatique “tu verras”. puis l’évidence.. Il pointe derrière lui un mémorial dédié à ses collègues. et la charge émotionnelle est claire : la catastrophe a emporté des vies. et le souvenir se porte avec le corps.
Dans cette même perspective, l’histoire continue d’être façonnée par le présent.. Les laboratoires endommagés. les départs des personnes. la complexité accrue : “Je continue à travailler ici. c’est toute ma vie”. dit-il.. Misryoum voit dans cette phrase un résumé brut de ce qui se joue à Tchernobyl : l’endroit ne se contente pas d’héberger un risque. il structure des trajectoires humaines.
À 40 ans, Tchernobyl reste donc un dossier ouvert.. Le sarcophage confine, la surveillance mesure, le démantèlement avance — mais la menace, elle, ne disparaît pas.. Elle change d’adresse, de forme, de contexte.. Et tant que la sécurité n’est pas garantie. la zone d’exclusion continue d’imposer une même leçon : certains événements ne “passent” pas ; ils deviennent des réalités à gérer. génération après génération.