Ronds-points des « Wayiyans » : forteresses de souveraineté au Burkina

À Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, les « Wayiyans » transforment des ronds-points en QG de veille citoyenne. Entre mobilisation populaire et protection du territoire, l’espace public devient un signal politique.
Il est 21 heures à Ouagadougou. Les lampadaires éclairent encore une circulation dense, mais au lieu de se disperser, certains se rassemblent.
Au rond-point de la jeunesse, dans le quartier Tampouy (arrondissement 3), la vie continue sous tension et sous discipline.. Des membres du Mouvement africain de lutte pour l’indépendance totale (MALIT) « calés » loin de leurs familles, quittent leur travail pour garder les lieux.. Hamidou Bagaya, président de la Coordination nationale des associations de veille citoyenne (CNAVC) pour l’arrondissement 3, insiste sur la posture: être une sentinelle, là, à des heures où la fatigue gagne d’ordinaire.
Dans cet espace, les drapeaux et les affiches ne sont pas décoratifs: ils structurent le message.. Symboles visibles de l’Alliance des États du Sahel (AES), couleurs brandies aux côtés de l’image du capitaine Ibrahim Traoré, et d’autres leaders associés à la Révolution progressiste populaire (RPP).. Pour Bagaya, ces signes rattachent le Burkina à une vision commune portée par plusieurs chefs d’État de l’AES, et traduisent une volonté d’aller « de quatre à plusieurs drapeaux », comme il le formule.. Les ronds-points deviennent alors des repères identitaires: on vient y vérifier que l’engagement est réel, qu’il ne se limite pas aux slogans.
La veille citoyenne prend aussi une dimension intergénérationnelle, presque narrative.. El Hadj Ousséini Bikienga, vice-président du MALIT, a vécu l’époque révolutionnaire: il raconte avoir 16 ans au moment de la prise du pouvoir par le capitaine Thomas Sankara en 1983, puis 20 ans à son assassinat.. Quand il dit retrouver aujourd’hui « ses esprits de révolutionnaire » avec le capitaine Ibrahim Traoré, on comprend mieux pourquoi les rond-points l’attirent: l’espace public se change en terrain de continuité, un lieu où l’histoire personnelle rejoint une campagne politique.. À ses côtés, Awa Ouédraogo, membre de la veille citoyenne, affirme que les femmes, elles aussi, veulent être « dans le combat » avec les hommes.
Ces ronds-points, à travers la capitale et au-delà, sont présentés comme des remparts contre la déstabilisation.. Au rond-point de la Patte d’Oie (arrondissement 12), Ibrahim Kalga et ses coéquipiers occupent le lieu vers 22 heures, entourés de drapeaux.. À proximité, un poste de police renforce la surveillance, scène typique d’une sécurité coordonnée: l’État ne disparaît pas derrière l’initiative populaire, il s’articule à elle.. Kalga précise même un chiffre qui donne la mesure du maillage: dans l’arrondissement 12, il y aurait environ 18 ronds-points de veille.. Il regrette cependant que certains tiennent des propos malveillants contre les veilleurs, comme si l’abandon temporaire du foyer devait forcément être interprété de travers.. Pour lui, « quand on est déterminé à protéger », l’engagement devient « de bonne guerre ».
Au rond-point capitaine Ibrahim Traoré, la signification s’affine encore.. Amado Compaoré, surnommé « Wayiyan n°1 » et « papa national », corrige un nom devenu courant: plus question de dire « rond-point des Nations unies ».. La rectification, lancée au téléphone, dit une chose simple: la langue compte, et le lieu a besoin d’un ancrage.. Selon lui, le rond-point est le « poumon de la RPP » parce qu’il met en scène, par les affiches, la référence aux dirigeants de l’espace AES.. Il rappelle aussi l’origine de l’appel aux « Wayiyans » et la montée progressive de la garde, avec une présence qui, même restreinte parfois, ne s’arrête pas.
Derrière cette présence, il y a une organisation.. Abdoul Kadré Ouédraogo, surnommé « président Bakhmout », coordonne la sécurité autour du rond-point.. Le choix de ce surnom renvoie à une bataille suivie « de bout en bout », et il s’en sert comme analogie: ici, l’idée est de tenir, nuit et jour, pour restaurer la sécurité et signifier l’adhésion à la Révolution en marche.. Dans ce récit, la frontière entre le symbolique et le pratique est volontairement mince: garder un carrefour, c’est aussi tenir un engagement.
La scène se répète ailleurs, avec des variantes.. Au « rond-point feux de Bissighin » (arrondissement 8), Hamidou Nabolé et ses camarades installent un QG entouré des couleurs de l’AES.. Plus loin, au rond-point central de l’arrondissement 9, des hommes et des femmes montent la garde sur le qui-vive.. Là, Fatimata Bagaya appelle à rejoindre la veille citoyenne pour soulager les douleurs liées à l’insécurité.. On est loin d’une participation abstraite: la veille se traduit par des patrouilles, des veilles tardives, des arbitrages de vie.
À Bobo-Dioulasso, la mobilisation est aussi décrite comme un mouvement structuré.. Au rond-point capitaine Thomas Sankara, les « Wayiyans » se rassemblent autour d’un thé, en surveillants potentiels « ennemis » selon leurs mots.. Les responsables évoquent plus de 300 ronds-points dans le Houet et rappellent une origine locale de la veille nocturne associée à des conseillers d’hier.. Dans leur perspective, la veille citoyenne n’est pas une simple agrégation d’opportunistes, mais un ensemble d’hommes et de femmes portés par une soif de changement.
L’angle sociologique donne une autre clé de lecture.. Un ingénieur socio-économiste du développement rural, Ako-Tiga Mussa Serge Dao, décrit le phénomène comme une recomposition du rapport entre l’État et les citoyens.. Pour lui, l’espace public — ronds-points, carrefours — n’est pas neutre: c’est un lieu de visibilité, de pouvoir et de légitimation sociale.. En investissant ces espaces physiquement et de façon organisée, la veille citoyenne envoie un message: la RPP est portée, surveillée, et défendue par le peuple lui-même.. Cette lecture aide à comprendre pourquoi la forme importe autant que le fond: occuper un rond-point, c’est rendre tangible une allégeance, mais aussi tenter de peser sur la sécurité quotidienne.
Enfin, les habitants donnent un aperçu concret des effets perçus.. Salfo Kaboré, employé de commerce, affirme que la veille « sécurise » son activité: il peut fermer sa boutique à des heures où, avant, il hésitait.. Un taximan décrit, lui, la coordination de fait: même en déplacement, il reçoit les informations de mobilisation et se tient prêt, parce que la veille est à proximité.. À travers ces témoignages, on voit ce que la souveraineté revendiquée cherche à produire dans le quotidien: un sentiment de contrôle, une présence qui rassure, et une discipline qui rassure autant qu’elle impressionne.