Retour au bureau 3 jours: le « téléprésentiel » s’installe

Forcés d’être au bureau trois jours par semaine, des fonctionnaires se retrouvent malgré tout en réunions Teams. Logistique, manque d’espace et cacophonie: le « téléprésentiel » gagne du terrain.
Retour en présentiel… mais réunions en visio. Depuis quelques semaines, plusieurs fonctionnaires au Québec vivent un retour au bureau qui ressemble de plus en plus à une journée de télétravail, avec des contraintes en plus.
Au bureau. Marie* doit s’installer dans une place attribuée pour la journée. dans la tour de son ministère.. Puis viennent les réunions.. Sur Teams. les appels s’enchaînent. parfois avec des collègues présents dans la même pièce. à quelques mètres.. Le scénario est devenu familier: on alterne les présences faute de place. et on se retrouve à travailler « en mode distant » même quand le corps est sur place.
Ce décalage n’est pas seulement une impression.. Misryoum a constaté que la mécanique vient d’un choix plus large: pendant les années pandémiques. le télétravail a servi de levier pour repenser l’espace.. Le gouvernement a réduit progressivement la surface des bureaux, au profit de configurations plus modernes et souvent plus ouvertes.. Le résultat. selon plusieurs employés. est un environnement qui n’a pas été reconçu pour le présentiel « plein temps ». mais plutôt pour des cycles de présence et une mutualisation constante.
Pour Marie, la journée de bureau ressemble à une logistique qui pèse plus qu’elle n’apporte.. Il faut tout apporter. il n’y a plus les repères habituels d’avant—comme certains rangements ou ancrages stables.. Quand les postes ne sont pas permanents. chaque matin devient une réservation implicite: on ne sait pas exactement où l’on va s’asseoir. ni si l’on aura un espace adapté à ses tâches du jour.. Et pour les personnes ayant de jeunes enfants ou des responsabilités familiales particulières. une journée supplémentaire au bureau peut signifier une organisation plus lourde. sans que le bénéfice perçu soit au rendez-vous.
Le « téléprésentiel »: travailler ensemble, mais en parallèle
Le terme circule déjà. parce qu’il décrit bien la situation: le « téléprésentiel » correspond à un présentiel partiel. où l’on se retrouve physiquement dans un lieu de travail réduit. tout en continuant à passer l’essentiel de la journée en visioconférence.. Le phénomène n’est pas uniquement lié à la technologie; il dépend surtout de l’aménagement. de l’accès aux salles. et du fait que les équipes ne sont pas toutes disponibles en même temps.
L’effet le plus visible. c’est la perte de ce que beaucoup attendaient du retour: des échanges directs. des conversations spontanées. des appels plus simples.. Dans les faits. plusieurs interlocuteurs sont dans des salles ou des coins différents. mais l’interaction se fait à travers un écran.. Au lieu de réduire la distance, la visio devient une habitude par défaut.. Et quand les espaces sont partagés. la cacophonie peut s’inviter: des appels. des discussions. des contraintes de propreté ou d’alignement des standards entre collègues.
Une bataille syndicale pour négocier la distance
Guillaume Bouvrette, président du SPGQ, dénonce précisément cette dynamique.. Dans le récit syndical. la décision de réduire le travail à distance transforme une partie du travail en visioconférence dans des lieux qui ne sont pas conçus pour ça.. Misryoum comprend l’enjeu: la visioconférence exige de la stabilité—un espace calme. des conditions de propreté fiables. et des endroits où l’on peut travailler sans déranger et sans être dérangé.
Le syndicat met aussi de l’avant l’idée d’une entente négociée. notamment dans la prochaine convention collective.. En clair: si le retour au bureau doit exister. il ne devrait pas se faire au prix d’un mode de fonctionnement hybride mal pensé. où l’on empile les contraintes sans obtenir les bénéfices attendus du travail en salle.
Le cas vécu par Marie illustre un point plus large: le présentiel n’est pas seulement une question de présence physique.. C’est un choix d’organisation—horaires, accès aux postes, capacité d’accueil, et disponibilité simultanée des équipes.. Quand ces éléments ne suivent pas. la journée au bureau risque d’être vécue comme une transition entre deux mondes. plutôt que comme une amélioration.
Pourquoi ce retour semble coincé
Misryoum voit aussi l’enjeu d’adhésion: pendant longtemps. le télétravail a été présenté comme une solution flexible—réduire les temps de transport. favoriser la concentration. et garder une certaine tranquillité.. Le présentiel. lui. promet souvent autre chose: le lien social au travail. l’efficacité des échanges. et une culture d’équipe plus vivante.. Or le « téléprésentiel » brouille ces promesses.. On sort de chez soi. mais on conserve les habitudes de la visioconférence; on se rend au bureau. mais on ne bénéficie pas pleinement de l’espace et de l’intimité.
Il existe aussi un coût social discret.. Quand la présence est imposée. même partiellement. les bénéfices du télétravail peuvent être réduits sans compensation claire: pour certains parents. la logistique de garde et les déplacements deviennent une charge quotidienne.. Pour d’autres. l’absence de poste fixe enlève la continuité—le même bureau. les mêmes repères. la même routine disparaissent.. Ce type de friction n’apparaît pas dans les tableaux des politiques publiques. mais il pèse dans le quotidien.
À moyen terme, deux scénarios se dessinent.. Soit le système s’ajuste—plus d’espaces disponibles. de vrais locaux pour les équipes. un encadrement plus clair pour les jours de présence.. Soit la formule hybride reste bancale, et le « téléprésentiel » s’installe durablement.. Dans les milieux syndiqués comme dans les discussions en ligne. l’idée d’une réorganisation plus négociée gagne déjà en traction: pas pour revenir en arrière. mais pour que le retour au bureau corresponde enfin à ce qu’il promet.
*Marie est un nom fictif, à la demande de la femme qui a accepté de témoigner de son quotidien.