Port de Montréal | Le jeu de chaises musicales n’est pas fini

Au Port de Montréal, la haute direction a déjà changé de visage et le conseil d’administration s’apprête à nouveau à se renouveler, alors que le projet d’expansion à Contrecœur reste inachevé.
Le Port de Montréal traverse une séquence rare: des départs au sommet, puis une vague de renouvellement annoncée au conseil d’administration. Tout cela pendant que l’expansion à Contrecœur attend toujours de se stabiliser.
Depuis plusieurs semaines, les remous s’enchaînent à l’Administration portuaire de Montréal.. L’organisation a perdu deux hauts dirigeants — Paul Bird. associé à l’architecture du projet d’expansion à Contrecœur. et Alban Fournier. chef de la direction financière.. S’est ajouté le congédiement de la présidente-directrice générale Julie Gascon, le 3 avril.
Dans le même temps. le conseil d’administration — l’organe chargé de choisir le prochain « capitaine » et de superviser la suite — se prépare à tourner une page.. Quatre des sept membres sont près de terminer leur mandat, dont la présidente Nathalie Pilon.. Pour la présidence, en fonction depuis mars 2023, l’échéance est prévue en juillet.. Autrement dit. alors que l’organisation cherche une nouvelle direction générale. elle devra aussi composer avec un changement probable au sommet du pouvoir de gouvernance.
« Ce sont des remous importants. » résume Alexandra Langelier. vice-présidente exécutive de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP).. Selon son analyse. l’enchaînement des départs et des arrivées peut créer des « courbes d’apprentissage » pour plusieurs personnes en même temps.. En période de transition. la priorité est normalement la stabilité: conserver la mémoire institutionnelle. maintenir les dossiers stratégiques et éviter que le fonctionnement interne ralentisse.
Cette stabilité devient encore plus déterminante puisque le cœur du débat public demeure le projet d’expansion à Contrecœur.. Le terminal de conteneurs. évalué à environ 2. 3 milliards. reste à un stade fragile: les prochaines décisions ne se résument pas à un calendrier de travaux. elles engagent aussi la gouvernance. les partenaires et le financement.
Lors de la réunion annuelle de l’Administration portuaire jeudi, la question du « qui fera quoi » a clairement plané.. La présidente du C.A.. Nathalie Pilon. a refusé à plusieurs reprises de détailler les circonstances entourant le départ de l’ex-PDG. en parlant d’un « contexte contractuel » confidentiel.. Elle a aussi tenté de cadrer l’impact des sorties récentes. rappelant que l’organisation « c’est plus grand que quelques individus » et qu’elle compte 270 employés.
Ce cadrage. même lorsqu’il vise à rassurer. ne gomme pas le sentiment d’incertitude qui accompagne le Port de Montréal.. Car l’organisation ne cherche pas seulement un visage pour la direction générale: elle doit aussi assurer la continuité des décisions critiques. tout en faisant face à un recrutement prévu sans échéancier clair.. En pratique, cela laisse la possibilité que la présidence du C.A.. doive prolonger son rôle plus longtemps que prévu, le temps de verrouiller la transition.
Au fond, le conseil insiste sur la continuité et le transfert des connaissances.. Mme Pilon affirme que des mécanismes ont été discutés pour que les prochains membres du conseil. de même que la future direction. reprennent les dossiers sans rupture.. Mais le test reste concret: comment maintenir la cadence d’un projet d’infrastructure quand les rôles clés se renouvellent. et quand la confiance — interne comme externe — doit se reconstruire.
Les chiffres dressent un portrait plus large de la pression du moment.. Avec les départs de Paul Bird et Alban Fournier. ce sont 15 vice-présidents. directeurs et autres cadres qui ont quitté l’Administration portuaire depuis trois ans.. Dans le même souffle. l’organisation évoque une rétention globalement jugée saine: un taux de roulement de 3 %. qualifié de « très faible ».. Pourtant. au-delà des statistiques. les transitions répétées peuvent peser sur l’élan opérationnel. surtout lorsque l’année récente a aussi été marquée par une des pires performances de volumes de la décennie.
Côté finances. le Port de Montréal a malgré tout généré 155 millions de revenus et affiché un excédent de 24 millions.. Le gouvernement Carney a aussi confirmé il y a deux semaines un prêt de 1. 16 milliard de la Banque de l’infrastructure du Canada pour soutenir l’expansion à Contrecœur.. Mais même avec ce soutien, le montage demeure incomplet: il manque toujours 660 millions au cadre financier.. Il reste aussi à conclure une entente avec DP World Canada, pressenti pour exploiter le terminal projeté.
À cela s’ajoute une autre dimension qui peut influencer l’équilibre stratégique: la possibilité qu’un terminal de conteneurs soit également disponible à Québec.. Si la confirmation gouvernementale attendue se concrétise. l’exploitant QSL pourrait reprendre l’idée d’un réaménagement dans la baie de Beauport.. Dans l’écosystème portuaire. ces mouvements comptent. car ils redéfinissent la concurrence. la planification logistique et les trajectoires de volume.. Les ambitions de Québec. avec une capacité discutée autour de 200 000 conteneurs « équivalents vingt pieds ». restent toutefois loin des objectifs plus ambitieux précédemment portés par le projet Laurentia.
Pour l’opinion publique et pour les acteurs économiques. ce qui se joue au Port de Montréal dépasse la question d’un ou deux postes.. Le « jeu de chaises musicales » décrit une réalité plus profonde: la gouvernance devient un facteur de risque ou de protection. selon la vitesse de transition et la clarté des décisions.. Or. tant que le financement n’est pas finalisé et que l’exploitant n’est pas verrouillé. chaque changement de rôle augmente l’importance d’une exécution très cadrée.
Le vrai enjeu des prochains mois sera donc la synchronisation: arriver à une direction générale solide pendant que le conseil prépare son renouvellement. tout en gardant l’expansion à Contrecœur sur les rails.. À ce stade. Misryoum voit surtout une chose: la continuité ne se prouve pas par les intentions. mais par les étapes franchies — et. pour l’instant. le projet reste suspendu à des accords et à un dernier trancheau financier à compléter.