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Où vont nos impôts ? Les citoyens, entre ras-le-bol et promesses

À Bujumbura, commerçants et chauffeurs paient taxes et redevances sans voir de résultats: eau, santé, routes. Côté institutions, l’argent suit des règles, mais la confiance s’effrite.

« Où vont nos impôts ? » À Bujumbura, la question revient dans la bouche de commerçants et de chauffeurs, qui disent payer régulièrement tout en constatant, jour après jour, des services publics qui peinent à suivre.

Sur le terrain, C.H., commerçant au centre-ville, résume un malaise: « Les agents de l’OBR sont toujours au rendez-vous lorsqu’il s’agit de payer l’impôt.. » Dans son quartier, les difficultés liées à la pénurie d’eau persistent, et selon lui, ce n’est pas un problème récent.. La même impression d’incompréhension se retrouve chez J.M., commerçante au marché de Bujumbura City Market.. Elle dit avoir entendu que ses paiements participent au développement, mais observe surtout des conséquences concrètes: pénurie de carburants, hausse des prix, et quotidien compliqué.

Dans la santé, le constat décrit par plusieurs usagers est tout aussi frustrant.. J.M.. évoque des cas de refus d’accueil à l’hôpital par manque de matériel, ainsi que la difficulté à trouver des médicaments même en situation d’hospitalisation.. Pour les conducteurs, l’argument est identique: à leurs yeux, les redevances routières sont versées, mais l’état des routes reste dégradé.. J.I.. parle de chaussées très abîmées, pleines de nids-de-poule, et raconte que des habitants tentent parfois de les réparer eux-mêmes.. J.P., chauffeur dans le transport en commun, cite en particulier la route Bujumbura–Rumonge, toujours jugée préoccupante malgré les taxes perçues.

Derrière ces témoignages, l’explication institutionnelle met en avant la logique de financement et de priorisation.. Le porte-parole de l’OBR rappelle que les dépenses et recettes publiques suivent des principes, dont l’unicité de la caisse publique: les recettes collectées au niveau national rejoignent le Trésor, puis l’État répartit selon ses priorités.. Autrement dit, explique-t-il, un conducteur payant sur une route donnée ne verrait pas forcément un retour immédiat sur le même tronçon si, à ce moment-là, l’effort budgétaire ciblait ailleurs.

Pourtant, cette mécanique budgétaire ne suffit pas à calmer la colère quand le temps d’exécution devient trop long.. Les usagers décrivent des chantiers lents, des délais qui s’allongent, et des travaux qui ne se terminent pas, ce qui nourrit des soupçons.. « À quoi servent ces redevances s’ils ne pensent même pas à nous ?. » confie un chauffeur, soulignant aussi le coût réel: des véhicules qui s’usent plus vite faute de routes praticables.. Cette dimension économique touche directement les ménages, car la réparation d’un véhicule finit souvent par se transformer en coût récurrent.

Autre volet du débat: la justice fiscale et la capacité de l’État à capter l’impôt dans un contexte où l’économie reste largement informelle.. Faustin Ndikumana, directeur national de Parcem, estime que le pays souffre d’une injustice: pendant que certains contribuables paient, des activités informelles continuent de se développer au lieu d’être formalisées.. Il évoque aussi des pratiques d’évasion à grande échelle, sans sanctions jugées suffisamment efficaces.. Selon lui, la frustration ne vient pas seulement de la pression fiscale, mais de l’absence de retour tangible.

L’argument majeur, selon cet observateur, est celui de la redevabilité: quand les dépenses augmentent ou que les recettes progressent, les résultats attendus ne sont pas toujours visibles dans les secteurs clés.. Il cite notamment la santé, l’éducation, l’énergie ou encore l’agriculture.. Dans l’éducation, des classes pouvant compter 60 à 80 élèves sont décrites, loin des normes, avec parfois un manque de bancs-pupitres.. Dans l’énergie, l’accès reste limité et les coupures fréquentes.. Pour l’agriculture, les pénuries d’intrants comme les engrais persistent malgré des financements annoncés.. L’effet domino est simple: si la qualité des services reste insuffisante, la confiance recule.

Enfin, Diomède Ninteretse, expert en économie, parle d’un « ras-le-bol fiscal silencieux ».. Il explique que l’impôt cesse d’être perçu comme un devoir quand les citoyens ne voient pas la trajectoire des fonds sur le terrain.. Il insiste sur la notion de visibilité des résultats: la légitimité de l’impôt passe, selon lui, par la traçabilité et par une communication claire sur l’usage des recettes, notamment celles liées au secteur routier et au carburant.. Il alerte aussi sur le risque de déficience fiscale: si la méfiance s’installe et si l’informel progresse, une partie des contribuables pourrait finir par ne plus payer, ce qui réduirait les marges de l’État.

Dans ce tableau, la question n’est plus uniquement « combien on collecte », mais « comment on transforme l’argent public en bénéfices concrets ».. Les citoyens attendent des routes praticables, des hôpitaux mieux équipés, des médicaments disponibles, des classes moins chargées, et un minimum de prévisibilité dans l’exécution.. Misryoum constate que, tant que la promesse de retour reste perçue comme lointaine, la controverse continuera d’alimenter la défiance — et, à terme, pourrait compliquer le financement même des services publics.. Le défi, désormais, est clair: renforcer la redevabilité, accélérer les réalisations et rendre les résultats plus lisibles, afin que l’impôt redevienne un contrat de confiance plutôt qu’une charge sans visibilité.