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Cameroun : un activiste torturé pour avoir filmé les poubelles de Douala

Jacques Bertrand Mang, interpellé pour avoir filmé des déchets à Douala, dit ne plus pouvoir s’exprimer verbalement après une hospitalisation forcée. Derrière, la dette de l’État envers Hysacam.

Au Cameroun, l’histoire de Jacques Bertrand Mang a pris une tournure brutale : selon les éléments disponibles, un activiste aurait été torturé après avoir filmé les déchets qui envahissent les rues de Douala.

L’affaire met en lumière un affrontement silencieux entre la visibilité d’un problème et la volonté de le tenir à distance.. Mang, sorti de l’hôpital Laquintinie il y a deux jours, aurait été interné de force après l’intervention de la police, puis contraint de rester plusieurs jours en milieu hospitalier.. Son motif : documenter ce qu’il décrit comme une crise sanitaire, directement liée à l’accumulation des ordures.

Dans la version des faits rapportée, l’interpellation se serait faite sans mandat d’amenée.. Au commissariat de New Bell, l’activiste aurait subi des actes de torture, avant d’être conduit de force à l’hôpital Laquintinie.. Depuis sa libération, il ne peut plus s’exprimer verbalement sur la gestion des déchets à Douala.. Pourtant, il poursuit une forme d’expression pour continuer à alerter, comme si le silence imposé ne pouvait pas effacer le quotidien.

Derrière la scène, il y a une mécanique plus profonde.. L’État camerounais devrait plusieurs milliards de francs CFA à Hysacam, la société privée chargée de la collecte et du traitement des ordures dans plusieurs métropoles.. Le contrat, détenu depuis des décennies, crée un lien direct entre paiements publics et fonctionnement du service : sans règlement, les camions ne tournent pas, la collecte ralentit, et les déchets s’accumulent.. Douala, mais aussi Yaoundé, portent aujourd’hui les traces d’une rupture qui ne se voit pas sur les communiqués, mais dans les rues.

Pour beaucoup de citoyens, la conséquence est immédiate : l’insalubrité n’est pas un sujet abstrait.. Elle s’installe, transforme l’espace urbain et finit par toucher la santé.. Quand les ordures s’amoncellent, ce ne sont pas seulement les odeurs qui dominent : les risques de maladies liées aux déchets augmentent, en particulier dans les quartiers les plus exposés.

Le gouvernement, lui, a choisi une réponse centrée sur l’urgence et la communication.. Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a réagi en évoquant une mesure simple : distribuer des balais et des bacs à ordures au maire de Yaoundé, avec un objectif affiché d’assainir la capitale avant la visite du pape François.. En parallèle, des menaces d’interpellation ont été évoquées contre ceux qui jetteraient des déchets dans la rue.. Sur le papier, l’initiative peut sembler pragmatique.. Mais elle évite une question plus dérangeante : pourquoi l’État ne paie-t-il pas ses engagements financiers envers Hysacam ?

Ce contraste dit quelque chose de la gouvernance.. Une logique en chaîne semble se répéter : une dette bloque le service, les déchets s’accumulent, un citoyen documente la réalité, puis la réponse institutionnelle se traduit par la contrainte et la violence.. À travers le cas Mang, l’espace public reçoit un message dissuasif : dénoncer, filmer, montrer — même au nom de la santé — peut exposer à des sanctions graves.. Pour des lanceurs d’alerte, le coût devient alors trop élevé, et la frontière entre alerte civique et répression se brouille.

Entre enjeu sanitaire et enjeu de libertés, l’affaire pose une question plus large : jusqu’où peut-on bâillonner ceux qui montrent ce que l’administration préférerait ne pas voir ?. Dans des villes où l’urbanisation s’accélère, sans infrastructure robuste et plan de gestion durable, le risque est de transformer l’insalubrité en état permanent.. Là où la collecte n’assure plus la cadence, la crise ne reste pas en surface : elle s’incruste, et finit par impacter la vie quotidienne, la respiration, l’école, le travail, la confiance.

À ce stade, l’enjeu dépasse Douala.. Il interroge la capacité à gérer les services urbains comme un droit concret, et non comme une variable dépendante des retards de paiement.. Tant que la chaîne de service public reste cassée, l’assainissement se réduira à des opérations ponctuelles, et la répression deviendra une réponse de remplacement.. Misryoum observe que l’affaire Jacques Bertrand Mang révèle deux crises imbriquées : une crise de gouvernance urbaine et une crise des libertés publiques — parce que, quand dénoncer une poubelle devient un acte réprimé, c’est aussi la vérité sur l’État qui s’exprime, parfois au prix fort.