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Burundi : Pourquoi le cash résiste au mobile money

Malgré 3,8 M d’utilisateurs, les frais élevés, le manque de confiance et l’absence d’interopérabilité freinent l’adoption du mobile money au Burundi.

Le mobile money Burundi peine à remplacer le billet, même si le pays compte près de 4 millions d’utilisateurs.

Il est à peine six heures au marché Cotebu, l’air encore frais, le bruit des camions qui déchargent couvre les sonneries des téléphones. Maman Chantal dispose ses pyramides de tomates sur un étal en bois, sans QR code ni pancarte : seuls les billets froissés circulent.

« Le digital ?. C’est pour ceux qui ont le temps de perdre de l’argent », lance‑t‑elle, les yeux rivés sur le client.. Pour reconstituer son stock auprès du grossiste qui n’accepte que du liquide, elle doit retirer 20 000 BIF chez un agent.. Le frais de 1 500 BIF, soit 7,5 % de la somme, représente une part majeure de sa marge quotidienne qui oscille entre 5 000 et 15 000 BIF.

Le coût du retrait, un frein majeur

Cette commission transforme chaque transaction numérique en amputation financière.. Le problème n’est pas technique : le réseau de points d’agents, aujourd’hui plus de 153 000 selon Misryoum, sert presque exclusivement à convertir l’argent digital en espèces.. Ainsi, la digitalisation s’arrête à la porte du cash, sans le remplacer.

Confiance et fraude : le second obstacle

Jean‑Claude, chauffeur de moto‑taxi, montre à un client l’écran qui indique le paiement correct.. Ce n’est qu’au dépôt qu’il réalise qu’il s’agissait d’une capture d’écran et que l’argent n’a jamais été transféré.. Cette forme de fraude, largement documentée par Misryoum, repose sur l’impossibilité de vérifier instantanément la réception du paiement.

Dans la région, plusieurs gouvernements ont lancé des programmes d’inclusion financière, mais le manque d’infrastructures de vérification et de soutien aux petits commerçants ralentit le virage numérique.

Pour les vendeurs du marché, le billet reste un gage de sécurité : on le touche, on le voit, on le compte. Le passage au digital exige non seulement un changement de matériel, mais surtout une transformation des habitudes et des relations de confiance.

Sur le plan économique, chaque transaction non numérisée représente une perte potentielle de données fiscales et de suivi des flux monétaires, ce qui freine l’élargissement de la base imposable.

Comparativement, le Kenya a vu son service mobile devenir la norme grâce à des frais quasi nuls dès le lancement et à une interopérabilité imposée entre opérateurs. Le Burundi possède pourtant un hub d’interopérabilité, mais Misryoum note que les données restent incomplètes, limitant son efficacité.

Pour que la situation évolue, il faut éliminer les frais de transaction, garantir une interopérabilité réelle entre les différents services, et lancer des campagnes de formation en kirundi, avec des démonstrations concrètes de vérification en moins de cinq secondes.

Le pays se trouve dans ce que les économistes appellent la « vallée de la mort » du numérique : la technologie est disponible, mais la masse critique d’utilisateurs n’est pas encore atteinte.. Un effort soutenu pourrait transformer le cash en simple maillon d’une chaîne digitale, maillon après maillon.